L’art et l’artiste – Otto Rank

« Le fait que le névrosé soit, aujourd’hui, incapable de faire face à son problème ne saurait diminuer son oeuvre de pionnier – s’il cherche son salut dans la création artistique au lieu de le chercher dans le développement de sa personnalité, c’est parce qu’il est encore sous l’emprise des vieilles idéologies artistiques. Les nombreuses formes de psychothérapie – y compris la psychanalyse – ne peuvent le délivrer du dilemme, car ou bien elle s’efforce de le ramener au normal, ou bien elle l’oblige à un art inauthentique au lieu de lui permettre de développer une véritable forme de soi-même. Le nouveau type d’humanité ne deviendra possible que lorsque nous aurons dépassé ce stade provisoire de la psychothérapie et il devra naître de ces artistes mêmes qui seront parvenus à une attitude de renoncement à l’égard de la création artistique. Un homme doué d’un pouvoir créateur, capable d’abandonner l’expression artistique en faveur de la formation de la personnalité – puisqu’il ne peut plus utiliser l’art comme l’expression d’une personnalité qui s’est déjà développée – remodèlera le type autocréateur et sera à même de placer sa tendance créatrice directement au service de sa personnalité. En lui, la roue aura bouclé le cercle, depuis l’art primitif, qui cherchait à hausser le moi physique hors de la nature, jusqu’à cet art de vivre,d’essence volontariste, capable d’accepter le moi psychique comme une partie de l’Univers. Mais cela ne saurait se réaliser que si l’angoisse de la vie est dominée, car celle-ci a abouti à substituer à la vie la création artistique et à accorder au moi, mortel trop mortel, l’éternité de l’oeuvre d’art. Car l’artiste a vécu la création artistique au lieu de vivre la vie réelle, laissant son oeuvre vivre ou mourir à sa place, mais lui-même n’a jamais renoncé totalement à vivre. Au lieu de son propre moi, l’artiste pose son moi objectivé dans son oeuvre, mais bienqu’il ne sauve pas de la mort son moi subjectif et mortel, il se retire lui-même de la vie réelle. Quant au type créateur, capable de renoncer à cette sécurité que lui apporte l’art et de consacrer toute sa force créatrice à la vie, il sera le premier représentant de la nouvelle humanité et, pour cet acte de renoncement, il jouira en retour, dans la création et l’expression de sa personnalité, d’un plus haut bonheur. »