L’amour inexaucé (p 73) – Rainer Maria Rilke

Les êtres qui s’aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l’abri des risques médiocres, qui ont fait s’effilocher, s’effriter tant de commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l’un pour l’autre et d’attendre l’un de l’autre l’illimité, aucun des deux ne peut léser l’autre en le bornant ; au conraire, ils ne cessent de produire l’un pour l’autre de l’espace, de l’étendue et de la liberté exactement comme celui qui aime Dieu a de tout temps puisé pour lui, dans son coeur, et fondé dans les profondeurs du ciel la plénitude et la toute puissance. Ce bien-aimé illustre a eu la prudente sagesse, oui (le dire ainsi ne saurait susciter le malentendu), la noble habileté de ne se montrer jamais ; de sorte que l’amour de Dieu, s’il a pu conduire quelques âmes extatiques à l’illusion d’une brève jouissance, n’en est pas moins resté essentiellement un travail, la tâche quotidienne la plus rude et la mission la plus difficile.