Où vas-tu Lily ?

Vagabondages intérieurs d’une funambule de la vie… Lily est un drôle de personnage… Arrivée un jour par hasard, avec d’autres clowns qu’elle connaissait à peine. Chacun avait un style si particulier, si unique ; un style qui révélait l’intimité profonde de chacun.
Lily était vêtue d’un large pantalon soyeux, d’une sorte de nuisette en dentelle, d’un boa de plumes légères et d’un petit chapeau de paille biscornu. Elle n’aurait jamais imaginé s’habiller de la sorte mais elle se trouvait belle ainsi, très à l’aise et libre de ses mouvements.
Elle a eu l’habitude, depuis sa petite enfance, de glisser sur le fil de la vie telle une funambule.
Elle pose son chausson, un pas après l’autre et découvre chaque nouvelle expérience qui se présente. Il y eut des expériences douloureuses et joyeuses, violentes et douces. Parfois, elle crut perdre la vie mais elle est toujours là, inventant de nouvelles danses avec chaque réalité naissante…
Depuis environ deux mois elle est confinée, tout comme ses congénères, pour cause de crise sanitaire. Quelle expérience inédite !
Qui aurait imaginé une telle situation ? Il y a quelque chose d’irréel là-dedans, certainement parce que l’on est en partie coupé de la vie réelle et incarnée, du contact charnel avec les uns ou les autres, coupé de cette dimension vitale pour notre humanité.
Étrangement, Lily n’est pas trop perturbée par ces contraintes pourtant très fortes. Elle a une vie simple, plutôt tournée vers l’intérieur. Elle aime partager et rire mais surtout ne pas être envahie, alors être confinée ça ne la change guère finalement. Ses amis lui manquent pourtant, sa famille aussi. Elle ajuste pendant tout ce temps de retrait son rapport aux autres et à la vie.
Bien sûr elle maintient les relations avec tous les moyens de communication possibles mais étant empêchée de courir les chemins avec ceux qu’elle aime, elle réfléchit beaucoup, elle visite sa maison intérieure…

Qui est vraiment important dans sa vie ? Est-elle vraiment attentive à tous ceux qui habitent en son cœur ? Fait-elle le petit geste qui compte pour l’autre ?
La réponse peut être désagréable mais qu’importe, Lily est une funambule alors elle avance sur le fil, pose son chausson et traverse les questions, très lentement. Elle accepte les pénibles frottements à cette réalité intérieure pas toujours reluisante, et traverse. L’expérience est là, sur le fil de la vie ! L’éviter signifierait poser son pied à côté du fil et là, ce serait la chute. Une fois la question traversée, une nouvelle possibilité apparaît née de la contrainte ; la liberté, la créativité se développent et ouvrent aux désirs enfouis.
Lily a soif de plus de vérité, plus de sincérité, plus de simplicité. Elle voit bien que certaines personnes bien que confinées n’ont qu’une hâte c’est de retourner faire les boutiques, certaines ont d’ailleurs poursuivi leurs achats, en ligne depuis leur canapé. Point de jugement, c’est comme ça… chacun avance à son rythme, se perd, revient, repart mais tout le monde arrivera au terme de son chemin, léger comme un souffle ou chargé de lourds et encombrants paquets.

Notre liberté est dans les choix que nous posons. Encore faut-il pouvoir les poser librement ces choix ; librement dégagé des influences sclérosantes, enfermantes, librement dégagé des blessures suintantes, librement dégagé d’un imaginaire menteur. Il faut être là et il est bon d’être là, c’est notre seul espace de liberté possible, notre seul espace de vérité.
L’important pour Lily est de s’ajuster sans cesse, d’être au plus près de sa vérité intime.
Ce n’est pas très large un fil et elle n’en voit même pas l’extrémité !
Finalement, être confinée l’amène aux confins d’elle-même, c’est un voyage immobile, une retraite. Dans cet espace de vérité, dans cet espace de liberté, elle descend au fond de son cœur visiter chaque pièce de la maison.
Certaines sont lumineuses et claires, d’autres sont un peu encombrées pour le moment, certaines sont toutes petites, d’autres tellement vastes. Il y a des lieux illuminés par de larges fenêtres,
d’autres sombres et aveugles.
Lily aime bien découvrir cette maison. Aux confins d’elle-même, aux confins de son petit appartement, elle voyage et trie.
Elle trie beaucoup en cette période contraignante. C’est que le ménage intérieur se manifeste à l’extérieur ; très tranquillement elle se réjouit des effets constatés et donne allègrement les surplus devenus inutiles. Cela la met en joie de donner, de partager. Ce qui ne lui sert plus sera utile à une autre personne et le souffle de la vie peut continuer de circuler. Elle fait partie d’un tout qui palpite et veut être généreux avec chacun de nous.
Tous ces mouvements intérieurs liés à notre particulière réalité du moment rendent Lily attentive à ses émotions ; non pas pour être dans une attitude nombriliste et égocentrique mais plutôt pour continuer de créer du neuf, pour continuer de s’ajuster à elle-même et aux autres.
Elle comprend certains de ses comportements volontaristes et comment ils ont pu empêcher la vie de couler. Elle a parfois voulu mettre la main sur la fin et les moyens, sur le fond et la forme sans vraiment prêter attention à ses désirs vrais, à ceux qui au fond sont le moteur de toute
action. Comment la nouveauté, la surprise, la vie peuvent-elles trouver une place quand tout est vérouillé, sous contrôle ?

Pour le moment, nous avons tous un cadre imposé à l’intérieur duquel il nous faut vivre, créer, aimer. Ce n’est plus nous qui avons la main. Lily ne voit pas d’autre chemin que la reddition assumée pour se frayer un passage au-travers de cette réalité contraignante et ouvrir l’avenir.
Elle n’a plus envie de s’imposer des violences insensées. Elle brûle de pouvoir accueillir le sens de la vie. C’est tout un retournement intérieur qu’elle vit… Passer de « Je veux » à « Je désire » et pouvoir dire « Je suis ».
Le chemin se fera, avec le temps nécessaire. Lily ne voit pas l’extrémité du fil mais elle tâche de bien rester sur le fil et le temps nécessaire lui sera donné. Le temps nécessaire nous est toujours donné, à chacun de nous. L’important est d’avancer et peu importe si on avance lentement, le plus dommageable serait de ne pas avancer du tout.
Parfois elle a terminé ses journées en se demandant ce qu’elle en avait fait. Il y a eu des jours de pluie, des jours de fatigue et Lily n’a guère bougé. Son corps n’a guère avancé ! Cela l’a rendue triste. Elle a même porté un violent jugement négatif sur ces journées là.
Quel dommage ! Qui est-on pour juger ?
Ce fut un passage désagréable qui faillit bien la faire glisser. Elle fut rattrapée par la douce main de la personne qui partage ce temps de confinement avec elle. Celle-ci lui dit des paroles si réconfortantes que cela coula tel un baume sur son cœur. Elle accueillit cette paix profonde et reprit le chemin sur le fil avec beaucoup plus de gratitude pour le simple fait d’être en vie et d’avoir fait ce qu’elle avait à faire dans l’inactivité de ces journée. Elle prit conscience, de façon
profonde, de vivre une active passivité. Une nouvelle ouverture à la vie et à son quotidien s’est mise en place. C’est un grand cadeau !

Chacun vit tant de moments particuliers, joyeux ou difficiles, légers ou pénibles et chaque moment laisse des traces, des couleurs insondables dans leurs douleurs mais aussi dans leurs beautés. Il n’est pas toujours aisé de regarder ces douleurs et ces beautés, de les accueillir, de les traverser. Toutes se tiennent là, sur le fil de notre vie.
Il est étonnant de constater combien on peut être ralenti ou empêché dans notre cheminement par les événements vécus au tout début du fil de notre vie.
Que ce soit les douleurs ou les beautés passées, elles sont passées, elles font partie de nous, de celui ou celle que nous sommes devenus mais elles restent sur le fil, dans le passé.
Ici et maintenant se présente une autre réalité.
Qu’en faisons-nous ? Pouvons-nous nous laisser faire par elle ? Acceptons-nous de simplement poser le pied pour faire un pas et découvrir ce qui se passe en cet instant ?
Que de questions…
Lily en a des tonnes de questions ! Il faudra bien les laisser aussi à un certain moment pour ne pas arriver au bout du fil chargée de top de fardeaux…
Lily se demande à quoi va ressembler le monde lorsqu’on sortira de cette épreuve, de cette étape de vie… Quelles nouveautés ? Quelles détresses ? Quelles beautés ?
Le monde est ainsi fait, il y a un mélange de drames et de joies, de montagnes abruptes et de douces vallées et au milieu coule une rivière, une rivière généreuse que l’on pollue trop, que l’on ne respecte pas, que l’on n’aime pas.
Tout cela traverse Lily tout comme elle tente sa propre traversée !
Où vas-tu Lily ?
Moi ? Je vais vers ma terre promise, vers mon éternité. Mon Bien-aimé m’attend !
Tu viens avec moi ?