Lettre de l’Avent

« In illa die stillabunt montes dulcedinem, et colles fluent lac et mal, alleluia »

En ce jour-là, les montagnes ruisselleront de vin nouveau, des collines couleront le lait et le miel, alléluia.

C’est avec ces mots, empruntés au prophète Joël (3, 18) ou au prophète Amos (9, 13) que débutera ce samedi soir, à Vêpres, une nouvelle année liturgique. De quelle belle histoire est-ce là le commencement ? Pure imagination ? Pure utopie ? Tout cela est au futur, comme à l’infini d’une ligne de fuite. Le futur, ce temps non pas seulement grammatical, mais subjectif, mais intérieur, dont nous avons besoin pour tenir debout dans le présent, pour que le présent lui-même tienne debout. « En ce jour-là, les montagnes ruisselleront de douceur… » Car il faut garder toute sa saveur, toute sa beauté, tout son mystère, au terme « Dulcedo » par lequel la Vulgate a traduit le terme hébreu qui désigne le « moût ». « Dulcedo… » Un terme majeur de la piété et de l’expérience spirituelle ; celui qu’enlumine le Salve Regina sur lequel s’achève, avec le jour, l’office des Complies : « « Vita, dulcedo et spes nostra, salve ! »

« En ce jour-là, les montagnes ruisselleront de douceur… » Vous dirais-je, que c’est cette antienne, que ce sont ces mots qui me sont venus l’autre jour à la mémoire, comme spontanément, tandis que de la montagne de l’Angle je voyais se dessiner dans une atmosphère d’une rare limpidité d’autres montagnes prochaines, et puis loin, très loin, les hauteurs du plateau corrézien, jusqu’à des horizons que l’on aurait dit confectionnés dans le tissu du ciel. Vue de cette altitude modeste, mais suffisante (l’altitude est en fait quelque chose d’incalculable, parce que subjectif), la terre, toute la terre visible semblait à la fois somnoler et sourire : les monts, ici, les monts eux-mêmes, sont des ruminants.
Il y a quelque chose d’infiniment doux pour les yeux – pour l’homme intérieur – dans cette vaste dévalade de là-haut vers en bas, vers là-bas, de seuil en seuil, à travers des plans d’horizon dont l’éloignement croissant nuance les bleus, les violets et les gris jusqu’à l’évanescence ultime. Oui, il y a bien quelque chose qui ruisselle des montagnes. Quelque chose qui circule, qui s’échange, tout bas, entre ces vagues immobiles de la terre qu’a équarries, érodées, façonnées, une longue main sans âge. Quelque chose que l’on reçoit, et que l’on a envie de donner à son tour, non avec la superbe « surhumaine » de Zarathoustra, mais avec la simplicité de l’Inventeur des Béatitudes (cf. Matthieu, 5, 1-12). Quelque chose que l’on avale – eau, lait, vin, miel, que sais-je ? – et que l’on a envie de faire dévaler à son tour comme une bonne nouvelle.


« En ce jour-là, les montagnes ruisselleront de douceur… » J’ai posé ces mots comme un phylactère sur les montagnes réelles, ou plutôt ce phylactère – cette banderole de Sainte Écriture – se superpose toute seule sur les montagnes, et c’est sous son signe que je voudrais placer les mots que les circonstances me suggèrent de faire couler à mon tour : c’est à la terre, à cette terre-là, taciturne autant qu’immuable, que je demande l’inspiration ; c’est auprès d’elle que je la recueille, en participant insensiblement, à la longue, de son tempérament secret. À force de gravir la montagne, peut-être devient-on montagne soi-même, tout pénétré que l’on devient de sa gravité. La montagne est utile.
« Dulcedo… » La douceur. Ce mot-là n’est-il pas un maître mot ? Aussi bien n’est-ce pas de douceur, surtout, que nous avons besoin en ces temps qui sont les nôtres, tandis qu’une année liturgique passablement déconcertée va s’ouvrir sur une autre que nous espérons plus tranquille, tandis qu’une année historique bien sombre va céder bientôt la placer à une autre que nous espérons plus respirable ? Nous n’en finirions pas, en effet, de faire l’inventaire de la violence des temps. Celle de l’épidémie, bien sûr, mais plus encore celle de tout ce qui l’escorte. Celle de la casse économique, celle des épisodes terroristes, celle des guerre, celle des oppositions partisanes. Une violence – une certaine violence, oui, oserais-je le dire –, à laquelle certains catholiques mêmes, ces temps-ci, hélas, ne se sont pas montrés étrangers.

Nous sommes assurément en manque de douceur. Mais une douceur qui ne soit ni un simple rêve, ni une sucrerie, ni une friandise, ni une confiserie artificielle, ni un entracte, ni un mensonge, ni une mièvrerie. Une douceur qui soit une promesse. Un futur. Un horizon. Pour être difficile, pour être lointain, l’horizon n’en est pas moins réel. Posons l’équation de la douceur et de la solidité. Posons l’équation, à l’infini, à l’intime, de la douceur et de l’à-venir. La grâce de l’espace intérieur, comme celle de l’espace matériel, est d’adoucir tout ce qu’il met à distance. Une autre manière de célébrer. Une autre manière de faire eucharistie. Et nous voici parvenus ensemble à l’aurore, à l’orée d’un nouvel Avent. Aurore, parce qu’un jour nouveau est possible. Orée, parce qu’une nouvelle forêt se lève. Une forêt d’êtres vivants comme autant d’arbres fraternels, capables d’entrecroiser l’ombre avec la lumière (celle-ci ne va jamais sans celle-là).


Avent. « Adventus ». Non pas ce qui précède dans la linéarité du temps chronologique (avant), mais ce qui advient dans la densité, dans le secret abyssal du temps intérieur. Maintenant. Mais au vrai, que va-t-il nous arriver ? Que peut-il nous arriver ? Que nous arrive-t-il d’ores et déjà ? Une réalité que la liturgie de l’Avent nous désigne en termes prophétiques, poétiques, apocalyptiques, mais qui est d’abord et qui sera toujours éminemment intérieure. Ce qui nous arrive – ce qui nous arrive sans cesse, en fait, c’est le Royaume. Car le Royaume est à l’intérieur de nous (cf. Luc, 17, 21). Il est inutile, il est vain d’attendre, à l’horizon physique du monde, un monde sans catastrophes ni cataclysmes. Il est vain, il est inutile d’attendre, à l’horizon historique de l’humanité, une société, une cité idéale, la violence et la barbarie sont aussi vieilles que l’homme et auront sans aucun doute la vie aussi longue que la sienne. Il est tout aussi vain, il est tout aussi inutile, d’attendre même une Église idéale : inextricable du monde au milieu duquel elle chemine, l’Église sera toujours percluse d’infirmités. De nos infirmités, pour ne pas dire davantage. Partant, il est malhonnête de faire attendre indéfiniment, machinalement, à tout le monde, sous couleur politique ou religieuse, un monde idéal, une société idéale, une Église idéale. Ce n’est pas, ce n’est plus, ce ne peut plus être vers ces horizons-là, idéologiques, mensongers, infantiles, que regarde l’Avent véritable.


Reste le Royaume, possible, toujours possible, à l’intérieur de nous. Reste pour chacun de nous la possibilité – la présence modeste et mystérieuse – du Royaume. Reste à prendre la direction que le Seigneur suggère à Abraham lorsqu’il le met en marche. Littéralement : « Va vers toi ! » (Gn 12, 1). Reste, non le petit Jésus, mais le Fils de l’Homme qui prend lui-même cette direction que nous tardons tant à prendre, qui nous précède jusque dans notre domicile le plus intime, le plus misérable, voire le plus infect, et qui nous murmure avec une délicatesse indicible : « Descends vite ! Aujourd’hui il faut que je demeure chez toi » (Luc, 19, 5). L’on ne peut attendre du nouveau que de ce côté-là. Jérusalem, regarde vers l’orient, et vois la joie qui te vient de ton Dieu », comme chante une autre antienne de l’Avent (Baruch, 4, 36). L’on ne peut qu’attendre le Royaume, que s’attendre au Royaume au plus profond de soi. Cette attente-là, l’attente de cet «advenir»-là, est décisive, car elle engage notre « devenir » même. Et sauf à verser dans l’utopie et le mensonge, rien d’important ne peut arriver au monde, autour de nous, si chacun de nous ne se tient pas à ces profondeurs-là, ne s’attend lui-même à cet endroit-là. Le Royaume ne peut advenir au monde s’il ne commence d’advenir en moi-même, puisque le Royaume a en chacun de nous son plus modeste et plus certain commencement.

Inutile d’attendre passivement, paresseusement, qu’il advienne quelque chose d’heureux au monde, si je ne « deviens » pas. « Et le Verbe s’est fait chair… » (Jean 1, 14) : cet Événement unique, à la fois infime et immense, qui est au terme de l’Avent et qui fait tout l’objet de notre attente – cet Événement attend mystérieusement chacun de nous, car c’est en chacun de nous qu’il se passe, car c’est de chacun de nous qu’il se fait. L’incarnation du Verbe « crèche » en chacun de nous et y élit domicile.
Le Fils de l’Homme, l’Homme capital, l’Homme crucial, nous invite tous dans l’aventure de son incarnation. Chacun de nous peut offrir à la Parole vive – au Verbe – ce dont Il a besoin, Lui, dans son infinie pauvreté, pour se faire chair. Notre vrai « devenir » est Son « devenir » en nous. Là est toute la noblesse, toute la beauté de notre devenir d’hommes. Il n’y a pas de Dieu abstrait, ni théorique, ni absolu, ni général, ni monarque, ni obligatoire. Il n’y a, pour chacun de nous, obscurément faite de chacun de nous, qu’une incarnation singulière de la Parole, et il y a un Dieu exquis de la relation que ces idiosyncrasies diverses ont à cœur d’entretenir les unes avec les autres, à des profondeurs inédites. L’air du temps oscille entre l’anxiété et l’impatience du consumérisme. L’Avent, l’austère Avent, le doux Avent, nous libère de celle-ci comme de celle-là. L’on nous fabrique de la dinde et du sapin notre seul horizon désirable, notre horizon obligatoire, on nous les promet, malgré tout, tant l’impatience est grande, tant elle gronde parfois. Et voilà, par-dessus le marché, si j’ose dire, qu’une certaine revendication tapageuse du culte, contemporaine de celle des commerces, est venue – encore une fois – dangereusement, pitoyablement, ridiculement, aligner la fréquentation du Mystère de la foi sur celle d’un commerce, aligner le supermarché du religieux sur les autres supermarchés.

Tout cela signale une grande confusion des esprits ad intra et donne à ceux du dehors une bien piètre image de la catholicité. Il y a là un grand sujet de tristesse. Un simple consentement à la législation en vigueur, insoupçonnable de malveillance, serait tellement plus édifiant et porteur d’évangile… La manifestation ne peut être un mode de présence de la catholicité – du chrétien, tout simplement – au cœur de la société, parce qu’elle ravale au niveau de la mondanité tout ce qu’elle revendique. Elle l’est déjà depuis trop longtemps. Décidément, les ressources de notre vie spirituelle ne sont pas des biens de consommation parmi d’autres, comme les autres. Tâchons de faire chemin pour nous établir au-delà des certitudes fabriquées et des consolations immédiates. Au-delà du religieux, du « sacré » toutpuissant et intolérant, pour entreprendre, pour affronter le véritable questionnement du sens de notre être-au-monde.


Le « Dieu » jaillissant, ruisselant, qui transpire de l’Évangile n’exige aucun culte (voir Jn 4, 21-24), de sorte que nous ne pouvons rien exiger en son nom. La Révélation de « Dieu », le Mystère ne se met pas en boîtes. Aucun énoncé catéchétique, aucun exercice de piété, aucune cérémonie, si décorée et animée soit-elle, ne nous dispenseront jamais d’aller chercher profond en nous, profond dans la vie ordinaire, jusqu’à ces régions où la Source commence de sourdre. La Source n’est pas la vraie, s’il ne s’y mêle un peu de nos larmes et de nos soifs. Si jamais notre Noël venait à être dépourvu du décor officiel auquel on le réduit, du standing existentiel auquel on le contraint, auquel on nous réduit nous-mêmes, ce ne serait pas une catastrophe, mais plutôt une bénédiction. Davantage, si jamais les circonstances sanitaires exigeaient à nouveau qu’il fût sans cérémonie religieuse, cela ne serait ni dramatique, ni injuste, ni intolérable, pourvu que, cette Nuit-là, nous descendions tout au fond de nous-mêmes, en notre centre, là où la Parole vive prend chair, et que nous partagions entre frères humains, la joie de cet Événement.

« Rorate caeli desuper… aperiatur terra et germinet Salvatorem. » « Cieux, faites pleuvoir votre rosée ! Que la terre s’ouvre et qu’elle fasse germer le Sauveur ! » Ce verset d’Isaïe (45, 8), central dans la liturgie de l’Avent, et dont le XVIIème siècle musical a su tirer une si émouvante prière, nous suggère un double mouvement par lequel quelque chose d’inouï, d’indicible et d’incompréhensible nous arrive, nous advient.
« En ce jour-là, les montagnes ruisselleront de douceur… » Il ne s’agit pas là d’un beau rêve sans cesse ajourné, ni d’un événement miraculeux, idéal, imaginaire, dont l’échéance reculerait sans cesse. Cette douceur nous attend comme ses artisans. Elle nous met à l’œuvre.
L’Avent n’est ni le simulacre ni le mime d’une attente : il est de notre responsabilité au cœur de ce monde. Il est pure grâce, mais il est aussi entre nos mains. Comme il advient en nous, et à proportion de ce qu’il advient en nous, le Royaume advient par nous, et ne peut advenir désormais que par nous, tant est considérable la responsabilité que Jésus Christ, le Nouveau Né, nous a laissée face au monde et au cœur du monde. Et l’exercice de cette responsabilité est la manière éminente de faire eucharistie. Les premières générations chrétiennes attendaient un retour imminent du Christ : face au démenti que l’histoire apportait à cette hâte, Paul, qui l’avait d’abord partagée (1 Th 4, 14-18), recommandera plus tard à ses communautés une longue patience (2 Th 2, 1-3). Peut-être aurions-nous besoin que l’on nous remette à l’heure, à notre tour, non pour nous désigner un avenir lointain, mais une urgence intérieure. Comme l’horizon, si impalpable qu’il paraisse, n’est fait que des reliefs solides de la terre, l’Avenir n’est fait que des œuvres responsables que l’on pose dans le présent. Paix à chacun de vous. Au fond de l’horizon, à l’horizon du fond de nous, il y a une bonne nouvelle.

Frère François – 27 novembre 2020